Censure
La censure du danmei en Chine : lois, affaires et fin du dangai
En bref
Écrire des romances entre hommes n'est pas illégal en Chine ; ce sont les descriptions sexuelles explicites en littérature et la représentation de l'homosexualité à l'écran qui sont réprimées. La censure a frappé par vagues — sites, puis séries, puis écosystème entier — jusqu'aux arrestations d'autrices en 2024-2025.
Le cadre légal : une zone grise volontairement opaque
Le statut du danmei repose sur une asymétrie d'information où les règles restent délibérément floues. Quelques repères sont pourtant établis. L'homosexualité a été décriminalisée en 1997 et retirée de la liste officielle des maladies mentales en 2001. Mais depuis 2007, l'Administration nationale de la radio et de la télévision (NRTA) classe les représentations de l'homosexualité parmi les « comportements sexuels anormaux » soumis à censure à l'écran.
Une nuance fondamentale est souvent mal comprise à l'international : écrire et publier des romans danmei n'est pas intrinsèquement illégal. Ce qui est formellement interdit et lourdement sanctionné, c'est la représentation détaillée de la sexualité dans ces romans — au titre des lois contre l'obscénité — ainsi que la représentation explicite de l'homosexualité à la télévision, régie par des règles bien plus strictes que la littérature en ligne. Le danmei est particulièrement vulnérable parce qu'il chevauche deux lignes rouges à la fois : les minorités sexuelles et l'érotisme.
Trois phases de répression
La synthèse académique de référence — Hu, Ge & Wang, 2024 — distingue trois phases, chacune définie par sa cible principale.
2004-2015 : les sites et les forums
Les campagnes successives de « nettoyage du Net » (Jingwang Xingdong, lancées en 2004, 2010, 2014 puis 2018) visent d'abord les infrastructures : fermetures de sites, purges de forums, premières condamnations pénales pour l'exemple.
2016-2020 : les adaptations audiovisuelles
Le retrait d'Addicted en 2016, en pleine diffusion, marque le recentrage de la censure sur les écrans. Les adaptations suivantes — Guardian, The Untamed — devront transformer la romance en amitié pour exister.
Depuis 2021 : l'écosystème entier
La campagne Qinglang de 2021 étend le contrôle aux fandoms, aux célébrités et aux plateformes ; début 2022, le dangai est stoppé net ; en 2024-2025, la répression atteint l'écriture elle-même, y compris publiée hors de Chine.
Les affaires qui ont marqué le milieu
La répression ne s'est pas limitée à des fermetures administratives : elle a utilisé l'arsenal pénal pour faire des exemples.
- 2011 — Wang Ming. La police de Zhengzhou démantèle un site hébergeant 1 200 œuvres danmei ; son fondateur est condamné à 18 mois de prison.
- 2015 — Ding Yi. L'autrice écope de trois ans et demi de prison avec sursis pour ses publications jugées obscènes sur Jinjiang.
- 2017-2018 — Tianyi. L'affaire qui a traumatisé la sphère littéraire. Arrêtée en novembre 2017 pour son roman auto-publié Occupy (plus de 7 000 exemplaires vendus), l'autrice est condamnée en novembre 2018 à dix ans et demi de prison ferme, en vertu d'une loi pénale des années 1980 : au-delà de 5 000 exemplaires ou de 250 000 yuans de profits, la diffusion de matériel obscène devient une circonstance « exceptionnellement grave ». L'opinion publique a relevé que la peine dépassait celles généralement prononcées pour des crimes violents.
- ≈ 2019 — Mr. Shenhai. L'autrice du succès Desharow Merman est arrêtée ; sa défense lui évite une condamnation, mais elle doit changer de nom de plume (Yasheng) et republier son œuvre purgée de toute scène d'intimité, jusqu'aux baisers.
2024-2025 : la vague Haitang
La phase la plus récente déplace la cible : l'État poursuit désormais sa diaspora éditoriale virtuelle. Des dizaines d'autrices de Chine continentale publiant sur Haitang, plateforme taïwanaise réputée pour ses contenus non censurés, ont été arrêtées ou poursuivies pour « diffusion de contenus obscènes » — au moins une trentaine depuis février 2025 selon la BBC, avec des peines pouvant atteindre dix ans lorsque les publications dépassent 10 000 vues. Sous cette pression, Haitang a temporairement suspendu ses opérations en juin 2025. Le mouvement a été largement documenté par la presse internationale, du Monde à l'Associated Press ; il a aussi eu un effet paradoxal, en renforçant l'intérêt des éditeurs et lecteurs occidentaux pour un corpus que sa propre industrie ne peut plus porter.
Le jubao et l'incident 227 : la censure devenue arme de fans
La censure n'opère plus seulement du haut vers le bas : elle a été internalisée et transformée en arme horizontale. La pratique du jubao — le signalement de masse aux autorités — permet à des factions rivales de détruire numériquement, parfois pénalement, leurs adversaires.
L'épisode emblématique est l'incident « 227 » de février 2020. Une fanfiction publiée sur Archive of Our Own (AO3) dépeignait l'acteur Xiao Zhan, star de The Untamed, sous des traits féminisés ; une faction de ses fans y a vu une atteinte à sa réputation et a orchestré une campagne coordonnée de signalements pour contenu « obscène ». La réponse gouvernementale fut totale : AO3 est bloqué depuis lors en Chine continentale, amputant les communautés créatives de l'un de leurs derniers espaces d'expression libres et non monétisés.
L'auto-censure algorithmique de Jinjiang
Pour survivre aux campagnes nationales, la principale plateforme du genre a développé un système d'auto-censure d'une rigidité qui dépasse souvent les exigences gouvernementales elles-mêmes :
- 2014 — Jinjiang rebaptise son canal danmei chun'ai (« amour pur ») pour dissocier son image des connotations sexuelles du genre.
- La règle « sous le cou » — toute description d'intimité située en dessous du cou est prohibée ; seuls les baisers et les mains tenues sont tolérés.
- Le remplacement — un logiciel substitue automatiquement aux mots jugés sensibles des carrés blancs, souvent rendus par « 口口 ». La machine produit régulièrement des absurdités, effaçant des termes innocents qui partagent un caractère avec le vocabulaire proscrit.
- 2020 — les représentations du suicide sont bannies, à l'exception des sacrifices héroïques conformes aux valeurs patriotiques.
- Octobre 2021 — instauration d'une classification par âge aux critères non divulgués ; la même année, interdiction des hyperliens vers les plateformes étrangères où les autrices publiaient leurs chapitres non censurés.
L'ère dangai : adaptation, subversion, coup d'arrêt
Face à l'impossibilité de filmer la romance, l'industrie a systématisé une solution : « blanchir » la relation en profonde amitié platonique — que les fans raillent sous le nom de « fraternité socialiste ». Le triomphe de The Untamed en 2019 a validé l'économie du modèle : acteurs devenus icônes nationales, numéro spécial de Harper's Bazaar vendu à 7,36 millions d'exemplaires, album écoulé à 750 000 exemplaires en une heure, produits dérivés en dizaines de millions de yuans.
Word of Honor (2021) a porté la négociation subtextuelle à son sommet. Au tournage, les acteurs prononçaient les répliques originales du roman ; en post-production, un doublage expurgé les remplaçait — mais la mise en scène conservait des gros plans prolongés sur les visages. Les fans ont alors lu sur les lèvres pour reconstituer le texte caché, partageant leurs trouvailles sur les réseaux. La série mobilisait aussi un langage corporel codé — jusqu'à la référence historique de la manche coupée — et confiait au personnage féminin de Gu Xiang un rôle de médiatrice des affects que la recherche a analysé sous le nom de « Queer Qing ».
La rupture est venue d'en haut. En août 2021, l'incident « 813 » efface numériquement l'acteur Zhang Zhehan, star de Word of Honor, et la série est temporairement retirée en Chine. En janvier 2022, des directives appellent à l'arrêt complet de la production et de la diffusion des drames dangai. Des superproductions achevées — au premier rang desquelles Immortality, adaptation de 2HA — restent gelées sine die. Jinjiang a même censuré préventivement les romans dont les droits télévisuels avaient été vendus, pour couper le lien entre les textes d'origine et les séries « propres ».
Les motivations dépassent le conservatisme moral : face à l'effondrement de la natalité, les autorités présentent le danmei comme un facteur de déstabilisation de la famille traditionnelle, et fustigent officiellement les masculinités jugées « efféminées » que le genre valoriserait.
Le paradoxe du soft power
L'État chinois promeut la littérature en ligne comme instrument de rayonnement culturel — « bien raconter les histoires chinoises » — tout en réprimant son segment le plus transnational dès qu'il trouble les normes de famille, de sexualité ou de célébrité. Le danmei est ainsi économiquement précieux, diplomatiquement utile, mais toléré à condition d'être désérotisé, discipliné, parfois dé-queerisé. Cette contradiction explique pourquoi l'animation, l'édition internationale et les marchés étrangers — dont la France — apparaissent aujourd'hui comme des relais plus stables que la production continentale.
Page mise à jour le . Synthèse établie d'après Hu, Ge & Wang (« A state against boys' love? », 2024), les reportages du Monde, de l'Associated Press, de la BBC et de TIME — bibliographie complète.